Drapeau de l’Union européenne flottant dans le ciel, illustration des enjeux de souveraineté numérique en Europe

Open source : la condition oubliée de la souveraineté numérique européenne

On parle beaucoup de souveraineté numérique en Europe. Clouds souverains, localisation des données, dépendance aux grandes plateformes étrangères… les débats se multiplient, les initiatives aussi. Et c’est une bonne chose. Mais à mesure que ces discussions avancent, j’ai le sentiment qu’un point fondamental reste largement sous-estimé. On peut héberger ses données en Europe… sans être réellement souverain.

La souveraineté numérique ne se limite pas au lieu d’hébergement des données. Dans cette tribune, Brice Cornet, CEO de Simple CRM et auteur de livre « Mieux gérer votre entreprise grâce à l’IA« , défend une idée simple : sans maîtrise du logiciel et du code, il n’y a pas de souveraineté réelle.

Une souveraineté qui ne se limite pas à l’infrastructure

Depuis plusieurs années, je m’intéresse aux enjeux de dépendance technologique. Comme beaucoup, j’ai d’abord regardé le sujet sous l’angle de l’infrastructure : où sont stockées les données ? Sous quelle juridiction ? Qui peut y accéder ?

Ces questions restent essentielles. Mais elles ne suffisent pas.

Car un système d’information ne se résume pas à l’endroit où il est hébergé. Il repose aussi — et surtout — sur du code. Et ce code, dans la majorité des cas, échappe totalement à ceux qui l’utilisent.

C’est là que se situe, selon moi, une partie critique du problème.

La dépendance invisible des logiciels fermés

La plupart des entreprises européennes fonctionnent aujourd’hui avec des solutions logicielles qu’elles ne peuvent ni auditer, ni comprendre en profondeur, ni modifier.

Elles font confiance à des éditeurs. Elles signent des contrats. Elles s’appuient sur des certifications. Mais dans les faits, elles délèguent une partie de leur fonctionnement à des systèmes dont elles ne maîtrisent ni les mécanismes internes, ni les évolutions.

Cette dépendance est souvent invisible.

Tant que tout fonctionne, elle ne pose pas de problème. Mais elle devient critique dès que l’on s’intéresse à des sujets comme :

  • la sécurité réelle des traitements,
  • la gouvernance des données,
  • la capacité à migrer vers une autre solution,
  • ou encore la compréhension fine de ce que fait réellement le système.

À ce moment-là, une question simple émerge : qui contrôle réellement le logiciel qui structure mon activité ?

L’open source comme levier de maîtrise

C’est dans ce contexte que l’open source prend une dimension stratégique.

Non pas comme une posture idéologique. Non pas comme une opposition systématique aux solutions propriétaires. Mais comme un levier concret de maîtrise.

L’open source apporte, selon moi, trois bénéfices fondamentaux.

D’abord, l’auditabilité.

Le fait de pouvoir accéder au code source change profondément la relation au logiciel. Il devient possible, directement ou via des tiers, de vérifier ce que fait réellement le système, comment les données sont traitées, et s’il existe des comportements inattendus ou des vulnérabilités.

Ensuite, la réversibilité.

Un système open source, bien intégré, limite les effets d’enfermement. Il devient possible de changer de prestataire, d’internaliser certaines briques, ou d’adapter le logiciel à des besoins spécifiques sans dépendre exclusivement d’un éditeur.

Enfin, la continuité stratégique.

Un logiciel dont le code est accessible ne disparaît pas avec l’entreprise qui l’a créé. Il peut être maintenu, repris, forké, adapté. Cela réduit considérablement le risque de dépendance à un acteur unique.

Ces trois éléments — auditabilité, réversibilité, continuité — sont au cœur de toute réflexion sérieuse sur la souveraineté.

L’illusion d’une souveraineté automatique

Pour autant, il serait naïf de considérer que l’open source résout tout.

Tous les projets open source ne se valent pas. Certains sont pilotés par des acteurs non européens. D’autres reposent sur des infrastructures ou des écosystèmes que l’on ne maîtrise pas davantage que des solutions propriétaires. Beaucoup nécessitent un niveau d’expertise interne que toutes les entreprises ne possèdent pas.

Un logiciel open source mal choisi, mal intégré ou mal gouverné peut créer autant de problèmes qu’il en résout : complexité accrue, dette technique, fragmentation des systèmes.

L’open source n’est donc pas une garantie de souveraineté.

C’est un outil.

Et comme tout outil, sa valeur dépend de la manière dont il est utilisé.

Vers une souveraineté opérationnelle

Avec le temps, ma lecture du sujet s’est clarifiée.

La souveraineté numérique ne repose pas sur un choix unique, mais sur un équilibre entre trois dimensions :

l’infrastructure,
le logiciel,
et la gouvernance.

L’infrastructure concerne la localisation, la juridiction, les conditions d’accès aux données.

Le logiciel concerne la capacité à comprendre, auditer et faire évoluer les systèmes — et c’est là que l’open source joue un rôle clé.

La gouvernance, enfin, concerne la capacité réelle de l’entreprise à piloter ces choix : compétences internes, indépendance vis-à-vis des fournisseurs, capacité à anticiper les dépendances.

C’est l’alignement de ces trois dimensions qui crée une souveraineté réelle. Pas leur traitement isolé.

Une responsabilité pour les entreprises européennes

Dans ce contexte, les entreprises européennes ne peuvent plus se contenter d’être des utilisatrices passives de technologies.

Elles doivent faire des choix.

Choisir ce qu’elles externalisent. Choisir ce qu’elles maîtrisent. Choisir où elles acceptent une dépendance, et où elles la refusent.

Et dans certains cas, cela suppose d’aller plus loin : contribuer à des projets open source, structurer des écosystèmes, investir dans des briques technologiques critiques.

Dans l’industrie, on ne sous-traite pas ce qui est stratégique sans en comprendre les implications. Il devient nécessaire d’appliquer ce même raisonnement au numérique.

Changer de réflexe

Pendant longtemps, la question dominante a été : quel outil choisir ?

Elle doit progressivement évoluer vers une autre question : quel niveau de maîtrise suis-je prêt à abandonner ?

L’open source n’est pas la réponse unique à cette question. Mais il en est, de plus en plus, une composante essentielle.

Car au fond, la souveraineté numérique ne se décrète pas.

Elle se construit.

Et souvent, elle commence là où l’on décide de ne plus considérer le code comme une boîte noire.

Une tribune de Brice Cornet, CEO de Simple CRM et auteur de livre « Mieux gérer votre entreprise grâce à l’IA« 

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