Ce virage stratégique ne passe pas inaperçu. Dans son nouveau plan d’action pour l’intelligence artificielle, l’administration Trump mise sur une approche résolument ouverte : soutenir le développement de modèles d’IA open source et à poids ouverts, perçus comme des leviers géopolitiques pour conserver l’avance technologique américaine face à la Chine.
Le document de 28 pages publié mercredi par la Maison Blanche présente cette orientation comme une réponse à l’essor rapide de l’IA chinoise, notamment à travers des modèles comme DeepSeek. Selon le texte, les modèles open source ont une “valeur géostratégique” : ils peuvent s’imposer comme standards mondiaux dans les milieux académiques et industriels, consolidant ainsi l’influence technologique des États-Unis à l’échelle internationale. Le gouvernement fédéral est donc appelé à créer un environnement favorable au développement de modèles ouverts, même si la décision finale de publication reste entre les mains des développeurs eux-mêmes, comme le rappelle FedScoop.
Une rupture avec l’approche Biden
Ce plan marque une rupture claire avec l’administration Biden, plus prudente vis-à-vis de l’open source, en raison de craintes liées à la sécurité et à la réutilisation de ces modèles par des acteurs étrangers. Le cas de Llama, de Meta, partiellement open source et utilisé par des chercheurs chinois à des fins militaires, avait provoqué de nombreuses critiques, renforçant une méfiance vis-à-vis des modèles ouverts. Cette prudence ne semble plus d’actualité : comme le souligne Semafor, le nouveau mot d’ordre est désormais “plus on est de fous, plus on innove”, dans une logique de diffusion rapide des standards américains.
La stratégie repose également sur l’idée que limiter l’open source freine l’innovation domestique, en particulier pour les PME, les laboratoires et les startups. D’où l’objectif affiché : réduire les coûts d’accès aux ressources de calcul, via un marché public de la puissance de calcul, sur le modèle des marchés à terme des matières premières. Le gouvernement souhaite ainsi dynamiser l’usage de l’IA en entreprise en misant sur une infrastructure partagée, notamment à travers le programme NAIRR (National AI Research Resource).
Open source et souveraineté numérique américaine
Au cœur du plan se trouve donc la volonté de bâtir une infrastructure nationale de l’IA autour de modèles ouverts, enracinés dans les “valeurs américaines”. Pour cela, l’État fédéral prévoit de collaborer avec les grands acteurs du secteur privé tout en donnant aux petites structures les moyens de participer à cet écosystème. La National Telecommunications and Information Administration est chargée de faciliter l’adoption de ces outils par les PME, tandis que les financements fédéraux devraient appuyer la recherche et le développement de modèles open source compétitifs.
Comme le souligne Daniel Castro, vice-président du Conseil de l’Industrie des Technologies de l’Information, “soutenir l’IA open source n’est pas seulement une bonne politique — c’est une stratégie intelligente”. Cela permettrait de baisser les barrières à l’entrée, d’encourager la concurrence, et surtout, de façonner les normes mondiales du développement de l’IA, au lieu de les subir.
Une stratégie qui divise
Tout le monde ne partage pas cet enthousiasme. Des experts en cybersécurité redoutent les risques d’un accès facilité aux modèles puissants, en particulier dans des contextes sensibles comme la défense ou la cybersurveillance. Mais l’administration Trump semble décidée à prendre ce “risque calculé” pour ne pas se laisser distancer par les avancées de Pékin. Ainsi, le Conseil des relations internationales voit dans cette stratégie un pari risqué, mais potentiellement payant.
Reste à savoir si le Congrès suivra. La mise en œuvre du plan dépend de nombreux arbitrages budgétaires et de la coordination entre agences. Mais une chose est sûre : l’open source est en train de devenir un enjeu de souveraineté technologique pour les États-Unis, et l’IA en est aujourd’hui le champ de bataille le plus stratégique.


