C’est une histoire qui ferait passer Indiana Jones pour un simple amateur de brocantes. Alors que le personnel de la Kahlert School of Computing de l’Université de l’Utah rangeait un local de stockage en juillet 2025, une petite boîte a attiré l’attention d’Aleksander Maricq. À l’intérieur : une bande magnétique portant la mention manuscrite « UNIX Original from Bell Labs v4 ».
Ce que l’équipe vient de mettre au jour n’est rien de moins que la seule copie complète connue au monde d’UNIX v4, datant de novembre 1973. Une relique d’une époque où l’informatique n’était pas encore une industrie de masse, mais une aventure de pionniers.

Pourquoi UNIX v4 change tout (même en 2026)
Pour comprendre l’excitation qui secoue la communauté, il faut remonter aux années 70. À l’époque, les systèmes d’exploitation étaient écrits en « assembleur », un langage ultra-complexe et propre à une seule machine. Si vous changiez d’ordinateur, il fallait tout réécrire.
UNIX v4 est la première version dont le noyau a été écrit en langage C. C’est ce choix technique, révolutionnaire pour l’époque, qui a rendu UNIX (et plus tard Linux, macOS ou BSD) portable sur n’importe quel matériel. Sans cette bande de 1973, notre monde numérique n’aurait pas la même allure : le C est devenu la langue universelle du code, le fondement de la cybersécurité et de l’architecture logicielle moderne.
Le sauvetage : une course contre le temps et la démagnétisation
Récupérer des données sur une bande de 52 ans est un défi physique. Les particules magnétiques s’effacent, le support devient friable. La bande a été confiée au Computer History Museum, où Al Kossow et Len Shustek ont utilisé un lecteur de bande modifié et des logiciels de reconstruction de flux magnétique pour extraire l’image numérique.
Le résultat est miraculeux : sur l’ensemble de la bande, seuls deux blocs de données n’ont pu être lus correctement, mais ils ont pu être reconstruits. Le noyau complet, une merveille de minimalisme, ne pèse que 27 kilo-octets. À titre de comparaison, une simple icône sur votre bureau aujourd’hui est souvent plus lourde que tout le cœur du système de 1973.

L’expérience UNIX v4 : l’informatique à l’état brut
Grâce à cette récupération, le développeur Mitch Riedstra a mis en ligne un émulateur permettant de tester ce monument de l’histoire directement dans votre navigateur. Mais attention, l’expérience est austère :
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pas de souris, pas de fenêtres, juste un terminal noir ;
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pour changer de dossier, on ne tape pas
cdmaischdir; -
pour effacer un caractère, on utilise la touche
#et pour supprimer une ligne entière, le caractère@.
C’est une informatique « physique », où le système traite l’écran comme un rouleau de papier continu. C’est frustrant, c’est brut, mais c’est le point de départ de tout ce que nous considérons aujourd’hui comme acquis.
Un bien commun pour l’humanité
Le contenu de la bande a été déposé sur Internet Archive, garantissant que cette pièce d’histoire ne sera plus jamais perdue. Il est fascinant de noter qu’UNIX v4 avait été libéré sous licence BSD par Caldera en 2002, mais il nous manquait le code complet pour le faire revivre.
Cette découverte nous rappelle que derrière nos interfaces lisses et nos IA génératives se cachent des décennies de réflexion sur la structure même de l’information. En 1973, dans les bureaux des Bell Labs, Ken Thompson et Dennis Ritchie ne créaient pas seulement un outil pour le mini-ordinateur PDP-11/45, ils forgeaient les clés de notre liberté numérique future.
