La scène s’est déroulée ce mercredi 17 juin à Bruxelles. Devant un parterre de responsables politiques et de journalistes, le réseau social suédois W (clin d’œil à la lettre qui suit le X d’Elon Musk) a officiellement lancé sa première version publique. Présenté comme l’alternative européenne aux géants de la Silicon Valley, le projet bénéficie d’un alignement politique rare, notamment celui du président du Conseil européen, Antonio Costa. Derrière cette vitrine rutilante de la souveraineté numérique, l’analyse détaillée de W révèle tout de même quelques zones d’ombre. Décryptage.
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(Article mis à jour 18/06 – 11h18)
Voilà, c’est fait. W Social est né. La bêta publique a été lancée ce 17 juin dans la capitale belge. La liste d’attente atteignait visiblement plus de 50 mille personnes.
W Social : une stratégie ciblée sur les leaders d’opinion européens
Si le réseau annoncé à Davos en janvier dernier a été largement présenté ces dernières heures contre une « arme européenne anti-X », la stratégie de développement semble venir contredire le fantasme agité par la presse généraliste. Ainsi, pas question d’essayer d’attirer (en vain) des millions de comptes le plus rapidement possible. W Social vise en priorité les politiques, les sportifs, les journalistes et les leaders d’opinion.

Interrogé par nos confrères de la RTBF, le spécialiste des réseaux sociaux Xavier Degraux explique :
« Ils ne veulent pas viser tout de suite le grand public. En réalité, ils veulent absolument séduire dans un premier temps, les autorités économiques, politiques et publiques, ainsi que les médias pour faire en sorte qu’ils publient au moins autant sur W que sur X, puis progressivement qu’ils abandonnent X. »
Interopérabilité et souveraineté : la promesse technique
Outre le respect du DMA, l’approche technique choisie par W Social s’inscrit en théorie parfaitement dans la droite ligne du Paquet Souveraineté Technologique de la Commission Européenne, qui pousse pour le recours aux protocoles ouverts et à l’interopérabilité pour briser les monopoles américains et asiatiques (Meta et ses 259 millions d’utilisateurs européens, TikTok et ses 135 millions, ou X et ses 115 millions).
Ainsi, l’architecture technique sous-jacente de la plateforme est ouverte. W le répète : ce n’est pas un écosystème fermé de plus. Il est entièrement propulsé par l’AT Protocol (Authenticated Transfer Protocol), la technologie décentralisée et fédérée.
Un réseau sans bots ?
L’autre point fort mis en avant par Anna Zeiter, la patronne de W, est l’éradication des bots et des faux comptes. À l’inscription sur W Social, chaque utilisateur doit prouver son statut d’humain en scannant son passeport ou sa carte d’identité via une application tierce distincte (W Identity).
Pour rassurer les défenseurs de la vie privée, la plateforme affirme appliquer un principe de minimisation : W ne conserve au final que deux données anonymisées, à savoir votre pays d’origine et la confirmation que vous avez plus de 18 ans. L’usage d’un pseudonyme reste ensuite totalement libre pour communiquer.
Interopérabilité : oui, mais
D’un point de vue purement technique, l’adoption du protocole AT signifie que W est nativement interconnecté avec l’ensemble du réseau fédéré. Un utilisateur inscrit sur W peut interagir de manière totalement transparente avec des comptes hébergés sur Bluesky, mais aussi sur d’autres initiatives continentales majeures. On pense notamment à Eurosky et son application Mu, le réseau social indépendant et transparent lancé récemment par la fondation à but non lucratif Modal.
Toutefois, cette interopérabilité connaît une sacrée limite, nous explique Sebastian Vogelsang, créateur de Flashes et Co-Lead d’Eurosky : « L’interopérabilité signifierait que les utilisateurs disposant de comptes classiques Bluesky, Eurosky ou Blacksky pourraient utiliser l’application W Social. Or, ce n’est pas le cas. » En tout cas, à ce stade. Et pour cause, l’accès à W Social passe par une… vérification d’identité.
2 zones d’ombre au tableau
Si la promesse d’une plateforme souveraine et sans bots a de quoi séduire, les coulisses de W Social soulèvent quelques questions éthiques et techniques. Une nouvelle enquête minutieuse menée par la chercheuse Elena Rossini révèle un phénomène stupéfiant : les institutions européennes n’ont pas attendu la bêta publique pour agir.
La migration silencieuse des institutions européennes
Les comptes officiels AT Protocol de la Commission européenne, de sa présidente Ursula von der Leyen, de la Banque centrale européenne et de sa présidente Christine Lagarde ont tous été migrés en secret des serveurs de Bluesky PBC vers ceux de W Social.
Pourquoi ce choix pose-t-il problème ? Contrairement à Eurosky, géré par une fondation à but non lucratif et développant l’intégralité de sa feuille de route de manière transparente et ouverte, W Social est une entreprise privée à but lucratif contrôlée par des entrepreneurs suédois.
« W Social est une entreprise privée à but lucratif qui n’est pas franchement transparente sur sa stack technique », s’inquiète Elena Rossini dans son analyse. « Les institutions publiques européennes ont-elles conscience que le réseau W Social est potentiellement devenu propriétaire (closed-source) ? »
La Présidente de la Commission Européenne a d’ailleurs récolté une série de questions et soulevé une controverse ce mercredi en publiant son message de soutien à W Social.

Cette centralisation des comptes de l’élite politique européenne sur une infrastructure privée jette en effet un froid. D’où les interrogations légitimes soulevées ces dernières heures, relayées notamment par le développeur Ewan Croft.
Ainsi, la question se pose de savoir pourquoi la Commission européenne et Ursula von der Leyen ont préféré migrer vers une structure commerciale plutôt que soutenir Eurosky, un projet d’intérêt général développé à livre ouvert. Autre interrogation : si W garantit que les données utilisateur (PDS) sont hébergées en Europe, qu’en est-il du reste de l’infrastructure AT Protocol (le Relais, l’AppView et les outils de modération globale) ?
Le code source disparu de GitHub
Plus alarmant encore pour les défenseurs du logiciel libre : alors que les forks d’AT Protocol publient leurs composants en open source, le dépôt GitHub public de W Social a mystérieusement disparu au cours du mois de mars. Il n’en subsiste aujourd’hui qu’une archive web figée datant… du début de l’année.
Au-delà des discours officiels, la crédibilité de la plateforme repose désormais sur une question de fond : la transparence. Si W Social arbore fièrement le slogan « Trust Your Feed » (Ndlr : faites confiance à votre flux) pour séduire les utilisateurs, cette promesse de confiance ne pourra survivre à l’épreuve du temps si elle reste un simple argument marketing. La transparence technique (passant par un accès ouvert au code source et une architecture auditable) est la condition sine qua non pour transformer cette ambition en une réalité durable, et non en une vitrine opaque.
Pour que le réseau puisse réellement incarner l’alternative souveraine tant espérée, il devra démontrer, par des actes concrets et une ouverture totale, que sa promesse de confiance n’est pas qu’un voile posé sur une structure fermée.
La bonne nouvelle ? L’Europe se réveille (et il est temps)
Ne boudons tout de même pas notre plaisir. Après eYou le mois dernier, et l’arrivée de Mu il y a quelques jours développé par Eurosky, les initiatives ne manquent pas pour relancer le débat de la souveraineté des échanges en ligne.
Et dire que le lancement de W Social s’inscrit dans un contexte où Bluesky semble confirmer que la tendance n’est plus à créer un clone de X, mais à rassembler les utilisateurs autour de communautés d’intérêt… à la Reddit. Dans le domaine, à l’image de Mastodon, le protocole AT a une belle carte à jouer face aux géants américains, celle de l’interopérabilité, de l’ouverture et… de la portabilité des données. Bref, d’une certaine idée de la… liberté.
