Le Manifest V2 s’éteint sur Chromium, mais l’apocalypse des bloqueurs de pub n’aura pas lieu. C’est en tout cas l’avis d’Andrey Meshkov (AdGuard). Le CTO de l’entreprise livre une analyse lucide et cash sur le Manifest V3 et la fin d’un vieux mythe. Voici sa version des faits.
Le grand ménage d’été a commencé dans le code source de Chromium. Avec le déploiement de la version 150 du moteur open source de Google, les dernières lignes de code assurant la compatibilité avec le Manifest V2 (MV2) sont définitivement purgées. Pour la presse tech généraliste, le refrain est immuable depuis 2019 : Google s’apprête à tuer les bloqueurs de publicités pour protéger son modèle publicitaire. Brave n’est jamais avare de commentaires sur le sujet, après avoir accordé un sursis à ses utilisateurs.
Pourtant, dans une tribune publiée sur le blog officiel de l’entreprise (célèbre pour son bloqueur de publicité Adguard), Andrey Meshkov, co-fondateur et CTO d’AdGuard, livre une analyse à contre-courant. Selon lui, les gros titres ont largement dramatisé une transition technique qui, grâce à cinq ans de rapports de force et de collaboration, est aujourd’hui parfaitement maîtrisée.
Cinq ans de coulisses pour sauver le blocage de contenu
Pour comprendre pourquoi l’apocalypse annoncée n’a pas eu lieu, il faut revenir à la genèse du Manifest V3 (MV3). En 2019, lorsque Google annonce cette refonte de l’architecture des extensions de Chrome, l’objectif officiel est double : assainir un Chrome Web Store submergé par les extensions malveillantes ou de piètre qualité, et optimiser les performances du navigateur.
Sur le plan de la sécurité, le gain de MV3 reste encore largement discutable. Sur le plan des performances en revanche, la nouvelle architecture remplit sa mission en limitant l’impact des extensions mal codées sur les ressources de la machine. Reste que la première mouture de MV3 présentée par Google aurait bel et bien pu sonner le glas des bloqueurs de contenu.
Si Google avait déployé le Manifest V3 sous la forme initialement envisagée en 2019, cela aurait pu signer l’arrêt de mort des bloqueurs de publicités, et de bien d’autres extensions.
Ce qui a changé la donne, c’est le travail de lobbying et de co-développement de la communauté. Chaque année depuis 2019, les ingénieurs de Google sont venus confronter leur architecture lors de la conférence annuelle des développeurs de bloqueurs de pub. Parallèlement, la création du W3C WebExtensions Community Group, réunissant Google, Mozilla, Apple et les éditeurs d’extensions, a permis de remodeler l’API declarativeNetRequest pour la rendre viable. Certes, le produit est aujourd’hui plus complexe à maintenir pour les équipes de développement, mais les bloqueurs sous MV3 sont pleinement opérationnels et les utilisateurs finaux ne verront aucune différence.
L’impasse technique pour Brave et Opera
Le véritable impact de la suppression du code MV2 dans Chromium 150 ne se situe pas au niveau des extensions, mais au niveau de la concurrence entre navigateurs. Jusqu’à présent, plusieurs acteurs du marché utilisaient la résistance au Manifest V3 comme un argument marketing de premier ordre.
Ces navigateurs s’appuyaient sur le code hérité de MV2 encore présent dans la base amont (upstream) de Chromium. Mais avec Chromium 150, Google supprime définitivement ces couches logicielles. Pour Andrey Meshkov, maintenir artificiellement le support de MV2 de manière indépendante est une utopie technique. Ce code est d’une complexité rare et s’enracine profondément dans les composants internes du moteur de rendu.
Les équipes d’ingénieurs de Brave ou d’Opera n’ont tout simplement pas les ressources nécessaires pour porter à bout de bras, sécuriser et corriger seules un tel passif technique. Les véritables victimes collatérales de cette mise à jour sont donc ces navigateurs tiers, amputés de leur principal levier de différenciation.
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Firefox reste le refuge du filtrage absolu
Pour les administrateurs système, les développeurs et les power users dont les exigences de filtrage dépassent le cadre restrictif et déclaratif imposé par le Manifest V3 de Google, l’alternative ne se trouve plus du côté des forks de Chromium (Opera, Brave, Edge, Vivaldi). Opera avait d’ailleurs, tout comme Brave, tenté d’accorder un sursis à la V2.
Le salut réside, plus que jamais, dans l’écosystème Gecko. Mozilla continue de soutenir l’API webRequest dans sa forme complète et historique au sein de Firefox, dont la sortie de la version 152 a été confirmée en début de semaine. Cela garantit aux outils de blocage une liberté d’action absolue et un contrôle algorithmique sur les flux réseau que le moteur de Google ne permet plus. L’écosystème Chromium se normalise sous la direction technique de Mountain View, mais le logiciel libre conserve ses bastions.
La tribune complète d’Andrey Meshkov est consultable sur le blog officiel d’AdGuard, détaillant l’historique de cette standardisation.
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