Si la souveraineté numérique européenne ressemble de plus en plus à un vœu pieux face à l’hégémonie des hyperscalers américains, un séisme de gouvernance vient de se produire… en Suisse. Boris Siegenthaler, le fondateur historique d’Infomaniak, a annoncé le transfert irrévocable de la majorité des droits de vote de l’entreprise à une entité d’un genre nouveau : la Fondation Infomaniak.
Ce geste, rarissime dans le secteur de la tech et inédit pour un acteur du cloud européen de cette envergure, dresse une véritable muraille de Chine juridique autour des données de millions d’utilisateurs. L’entreprise devient tout simplement immunisée contre toute tentative de rachat, d’OPA hostile ou de délocalisation financière.
Sécuriser le choix de millions d’utilisateurs à l’ère de l’IA
Pourquoi une telle décision, et pourquoi maintenant ? La réponse tient en deux mots : responsabilité et valeur stratégique. À l’ère de l’explosion des modèles d’intelligence artificielle, la masse de données (e-mails, sites web, serveurs critiques) confiée à Infomaniak par des centaines de milliers d’entreprises et d’institutions publiques représente une mine d’or. L’hébergeur se devait de garantir que cette confiance accumulée depuis trente ans ne puisse jamais être détournée par des intérêts financiers externes.
Jusqu’à présent, le capital d’Infomaniak était détenu à 75 % par son fondateur et à 25 % par 36 collaborateurs-actionnaires. Mais ce modèle de transmission progressive restait exposé aux aléas de la vie : risques successoraux, rachats d’actions déstabilisants en cas de départs simultanés, ou approches agressives de fonds d’investissement étrangers. Pour sanctuariser l’entreprise, l’ensemble des actionnaires a validé à l’unanimité la création d’une catégorie d’actions spéciales, non cessibles, conférant à la fondation d’utilité publique un pouvoir de blocage permanent.
Une structure juridique en béton armé
La structure choisie s’inspire directement de la tradition des fondations actionnaires européennes, un modèle éprouvé par des géants industriels comme Bosch, Carl Zeiss ou Rolex. La Fondation Infomaniak est soumise à la surveillance permanente des autorités cantonales genevoises, l’un des statuts les plus exigeants du droit helvétique.
La fondation n’interviendra pas dans la gestion opérationnelle courante, qui reste fermement pilotée par le trio de direction historique composé de Marc Oehler (CEO), Céline Morey (CFO) et Boris Siegenthaler (CSO). Elle agira comme un gardien silencieux mais absolu, dont la mission est d’assurer le respect strict de la Charte des participations, un document fondateur signé devant notaire qui grave l’ADN de l’entreprise dans le marbre.
Les 9 commandements de la charte des participations
Les voici :
| Pilier de la Charte | Engagement contractuel d’Infomaniak |
| I. Indépendance | Subordination du profit à la pérennité du projet et à l’impact à long terme. |
| II. Souveraineté | Maîtrise exclusive du code (ouvert ou local) et infrastructure 100 % locale. |
| III. Vie privée | Pas de revente de données. Entraînement des IA désactivé par défaut (consentement explicite requis). |
| IV. Écologie | Émissions CO₂ évitées à la source, compensation à 200 % et approvisionnement de proximité. |
| V. Accessibilité | Priorité à l’open source et aux standards ouverts. Tarifs reflétant le coût réel sans rente abusive. |
| VI. Transparence | Devoir absolu de vérité et publication annuelle d’un rapport d’impact public. |
| VII. Ancrage local | Interdiction stricte de toute délocalisation motivée par une optimisation financière. |
| VIII. Vie au travail | Respect du temps de travail, compensation des heures et management humain. |
| IX. Prospérité | Réinvestissement prioritaire des bénéfices dans la recherche et les infrastructures souveraines. |
L’écologie et le savoir-faire local comme arguments de poids
Cet ancrage structurel est l’aboutissement logique d’une philosophie initiée dès 1994. Contrairement aux géants du web américain soumis à des législations extraterritoriales agressives comme le Cloud Act, Infomaniak maintient 100 % de ses équipes et de ses infrastructures en Suisse (à Genève et Zurich). La société y paie l’intégralité de ses impôts, refusant les montages fiscaux offshore.
Cette souveraineté s’accompagne d’une performance environnementale reconnue. L’hébergeur refroidit ses centres de données uniquement à l’aide d’air extérieur filtré, sans climatisation mécanique gourmande en fluides frigorigènes, et conserve ses serveurs jusqu’à 15 ans. Mieux encore, sa quatrième génération de datacenter revalorise l’intégralité de la chaleur dégagée pour chauffer gratuitement 6 000 ménages d’un écoquartier voisin. Un savoir-faire partagé en open source pour inciter l’industrie à se réformer.
L’officialisation de cette gouvernance, détaillée dans l’annonce d’Infomaniak, pose les bases de son expansion future. Désormais protégée contre toute trahison de ses valeurs, l‘entreprise prévoit d’ouvrir progressivement une partie de son capital à des partenaires financiers alignés sur sa vision, afin d’accélérer le déploiement d’un cloud alternatif et souverain à l’échelle du continent européen.

