La Direction interministérielle du numérique (DINUM) vient d’annoncer sa sortie de Windows au profit de postes sous système d’exploitation Linux. L’annonce intervient lors d’un séminaire interministériel sur la souveraineté numérique organisé mercredi 8 avril 2026, qui fixe un objectif clair : réduire les dépendances numériques extra-européennes de l’État.
Un tournant stratégique pour la France, à un an de l’élection présidentielle, qui s’inscrit dans la continuité du projet OpenBuro annoncé en février dernier.
(publié le 10 avril, mise à jour 11 avril, réaction de l’APRIL)
80 000 agents de la Caisse d’Assurance maladie basculent vers le socle souverain
Plusieurs premières étapes concrètes illustrent cette ambition. S’agissant de l’évolution du poste de travail, la DINUM annonce sa sortie de Windows au profit de postes sous système d’exploitation Linux. La Caisse nationale d’Assurance maladie a annoncé il y a quelques jours la migration de ses 80 000 agents vers des outils du socle numérique interministériel : Tchap, Visio et FranceTransfert pour le transfert de documents.
Le mois dernier, le Gouvernement annonçait également la migration de la plateforme des données de santé vers une solution de confiance d’ici à fin 2026. Des engagements qui s’inscrivent dans la continuité des directives récentes communiquées par le Premier ministre, notamment les circulaires relatives à la commande publique numérique ainsi qu’à la généralisation de l’outil de visioconférence Visio.
« Nous devons nous désensibiliser des outils américains »
« L’État ne peut plus se contenter de constater sa dépendance, il doit en sortir. Nous devons nous désensibiliser des outils américains et reprendre le contrôle de notre destin numérique », déclare David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics. « Nous ne pouvons plus accepter que nos données, nos infrastructures et nos décisions stratégiques dépendent de solutions dont nous ne maîtrisons ni les règles, ni les tarifs, ni les évolutions, ni les risques. »
Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, enfonce le clou : « La souveraineté numérique n’est pas une option, c’est une nécessité stratégique. L’Europe doit se doter des moyens de ses ambitions, et la France montre l’exemple en accélérant la bascule vers des solutions souveraines, interopérables et durables. »
Chaque ministère devra présenter son plan de sortie à l’automne
Le séminaire a permis de lancer une nouvelle méthode pour sortir des dépendances en formant des coalitions inédites associant ministères, grands opérateurs publics et acteurs privés. Cette démarche vise à fédérer les énergies publiques et privées autour de projets précis, en s’appuyant notamment sur les communs numériques et les standards d’interopérabilité comme Open-Interop et OpenBuro.
« L’État ne peut plus se contenter de constater sa dépendance, il doit en sortir. » David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics
La DINUM coordonnera un plan interministériel de réduction des dépendances extra-européennes. Chaque ministère (opérateurs inclus) sera tenu de formaliser son propre plan d’ici l’automne, portant sur les axes suivants : poste de travail, outils collaboratifs, antivirus, intelligence artificielle, bases de données, virtualisation, équipements réseau. Ces plans d’action permettront de donner de la visibilité quant aux besoins de l’État à la filière industrielle du numérique.
Le travail de cartographie et de diagnostic des dépendances réalisé par la Direction des Achats de l’État (DAE), ainsi que celui autour de la définition d’un service numérique européen porté par la Direction générale des Entreprises (DGE), permettra d’affiner l’objectif chiffré de réduction avec un calendrier clair.
La Gendarmerie, pionnière silencieuse… depuis 2008
Cette annonce n’est pas une première pour l’administration française. La Gendarmerie nationale a migré plus de 100 000 postes vers GendBuntu, sa version personnalisée d’Ubuntu, depuis 2008. Un projet pionnier qui économise environ 2 millions d’euros par an en licences et qui tourne désormais sur 97% des postes de la force armée.
« La migration de 70 000 postes sous Linux est pour nous un non-événement », déclarait en 2008 le colonel Nicolas Géraud, adjoint au sous-directeur des télécommunications et de l’informatique de la Gendarmerie Nationale. Une gouvernance cohérente appliquée depuis 2004, avec l’adoption progressive d’OpenOffice, Firefox et Thunderbird avant le basculement complet vers Linux, a rendu cette migration massive sans conséquence opérationnelle.
Le spectre de Munich plane sur les annonces
Reste à savoir si ces annonces se concrétiseront. L’histoire récente des migrations Linux dans les administrations européennes n’incite pas à l’optimisme béat. Munich reste le contre-exemple emblématique : après avoir migré 15 000 postes vers LiMux entre 2004 et 2013, économisant 11,7 millions d’euros, la ville allemande a décidé en 2017 de revenir à Windows 10, pour un coût estimé à 50 millions d’euros.
Les raisons invoquées ? Difficultés d’interopérabilité avec d’autres administrations allemandes, organisation décentralisée des 18 départements de la ville, et surtout un changement politique majeur : l’élection d’un nouveau maire favorable à Microsoft, juste après l’installation du siège allemand de Microsoft à Munich en 2016. Une coïncidence qui a suscité de nombreux débats sur le lobbying de l’éditeur américain.
Toutefois, la situation française diffère. La Gendarmerie prouve depuis près de 20 ans qu’une migration réussie est possible avec une gouvernance cohérente, un support interne solide et une volonté politique durable. Le projet OpenBuro, qui vise à créer un standard européen d’orchestration en alternative à Microsoft 365, apporte également une brique technologique structurante qui manquait aux tentatives précédentes.
L’April soutient le mouvement
L’association parle d’un mouvement de fond intéressant, mais précise qu’aucune politique de réduction des dépendances, ou d’autonomie stratégique, en matière numérique, ne peut se faire sans logiciels libres : « Le logiciel libre, ce n’est pas juste du code et des produits : c’est aussi une éthique de l’émancipation et un engagement vers plus d’interopérabilité qui devrait être au cœur des services publics. Souhaitons donc que l’absence de la mention dans le communiqué de la DINUM ne préfigure pas un tel angle mort dans les travaux à venir. »
Premières rencontres industrielles en juin 2026
Les premières « rencontres industrielles du numérique », qui seront organisées par la DINUM en juin 2026, constitueront l’occasion de concrétiser des coalitions ministérielles publiques-privées, avec notamment la formalisation d’une « alliance public-privé pour la souveraineté européenne ».
Le calendrier est ambitieux : plans ministériels à l’automne, objectifs chiffrés de réduction des dépendances, et migrations opérationnelles d’ici 2027. À un an de l’élection présidentielle, la question de la continuité politique de ces engagements se posera inévitablement. Le précédent de Munich rappelle que la souveraineté numérique ne se décrète pas : elle se construit dans la durée, avec des équipes formées et une volonté politique qui résiste… aux (éventuels) changements de majorité.
